La mémoire, la pensée et l’apprentissage à l’ère de l’intelligence artificielle
- CELAT
- 16 août
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L’avènement de l’intelligence artificielle (IA) transforme profondément notre rapport à la mémoire, à la pensée et à l’apprentissage. Si autrefois la mémoire individuelle était la principale garante de la transmission et de la rétention des connaissances, aujourd’hui elle est partagée, externalisée et parfois même remplacée par des systèmes numériques. Cela soulève une question centrale : comment articuler la mémoire humaine et les capacités de l’IA pour favoriser un apprentissage authentique et un développement critique de la pensée ?
Depuis longtemps, la psychologie cognitive a montré que la mémoire n’est pas un simple réservoir passif, mais un processus actif de reconstruction (Bartlett, 1932). Avec l’IA et les bases de données massives, l’individu peut désormais déléguer une partie de cette fonction à des outils technologiques. Sparrow, Liu et Wegner (2011) parlent de l’effet Google pour désigner la tendance à se souvenir moins d’une information lorsqu’on sait qu’elle est stockée quelque part en ligne. Cela implique que la mémoire humaine, plutôt que de disparaître, se réoriente : elle devient plus stratégique et davantage centrée sur la capacité à savoir « où » et « comment » accéder à l’information.
Cependant, la pensée critique demeure une compétence strictement humaine. Selon Vygotski (1934/1997), la pensée se développe par l’interaction sociale et le langage, dimensions que l’IA peut soutenir mais non remplacer. Si l’IA offre des solutions rapides, elle ne garantit pas la réflexion sur la pertinence, la cohérence ou l’éthique des informations. Comme le souligne Kahneman (2011), nos modes de pensée oscillent entre des processus rapides, intuitifs (System 1) et des processus lents, analytiques (System 2). L’usage excessif de l’IA risque de renforcer le premier au détriment du second, ce qui fragilise la capacité critique.
Dans l’éducation, l’apprentissage est une construction active qui mobilise la mémoire et la pensée pour donner sens au savoir (Piaget, 1970). Or, à l’ère de l’IA, l’enjeu n’est plus seulement d’accumuler des connaissances, mais de développer la compétence à questionner, à interpréter et à relier. Mayer (2014) insiste sur l’importance de l’apprentissage significatif, où les apprenants intègrent l’information dans des schémas mentaux existants plutôt que de la mémoriser mécaniquement. L’IA peut favoriser cet apprentissage en personnalisant les parcours, mais c’est l’humain qui garde la responsabilité de la réflexion critique.
La mémoire, la pensée et l’apprentissage demeurent les trois piliers du développement cognitif humain. L’IA ne les abolit pas, mais elle en redéfinit les équilibres. La mémoire humaine doit apprendre à coexister avec la mémoire artificielle ; la pensée doit cultiver l’esprit critique face à des algorithmes puissants mais opaques ; et l’apprentissage doit rester centré sur l’humain, avec l’IA comme alliée plutôt que substitut. Ainsi, l’ère numérique ne marque pas la fin de l’intelligence humaine, mais une opportunité d’en approfondir l’essence.
Références
Bartlett, F. C. (1932). Remembering: A study in experimental and social psychology. Cambridge University Press.
Kahneman, D. (2011). Thinking, fast and slow. Farrar, Straus and Giroux.
Mayer, R. E. (2014). The Cambridge handbook of multimedia learning (2e éd.). Cambridge University Press.
Piaget, J. (1970). Psychologie et pédagogie. Denoël.
Sparrow, B., Liu, J., & Wegner, D. M. (2011). Google effects on memory: Cognitive consequences of having information at our fingertips. Science, 333(6043), 776–778. https://doi.org/10.1126/science.1207745
Vygotski, L. S. (1997). Pensée et langage. La Dispute. (Ouvrage original publié en 1934).
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